BERTHELOT (M.)


BERTHELOT (M.)
BERTHELOT (M.)

Comblée d’honneurs, la carrière de Berthelot se développe dans l’âge du positivisme bourgeois, dont il demeure l’une des figures les plus écrasantes. Pontife du scientisme conquérant, il a exercé en France, à la fin de sa vie, un magistère quelque peu abusif sur le sort de la recherche et de l’enseignement scientifiques. Travailleur infatigable et désintéressé, son activité a débordé la chimie pour s’étendre à des domaines aussi divers que l’archéologie ou la politique. De son œuvre, qui remplit quelque 1 600 publications, deux thèmes scientifiques majeurs se détachent, la synthèse organique et la thermochimie. S’il n’est pas le premier chimiste organicien à avoir combattu les partisans de la «force vitale», c’est lui qui, en revanche, autant par ses synthèses (en particulier la synthèse totale de l’acétylène) que par ses écrits doctrinaux, les a réduits au silence.

L’objet de la chimie

Bachelard notait dans le Matérialisme rationnel que «le chimiste pense et travaille à partir d’un monde recommencé». Sa tâche, c’est d’abord d’isoler artificiellement dans la nature les corps auxquels il lui faut donner un statut de pureté suffisante, les reconstituer, selon un parcours qui rejoint la synthèse créatrice d’espèces nouvelles. Quand Laurent écrit, en 1854, que «la chimie d’aujourd’hui est devenue la science des corps qui n’existent pas», il invoque la création d’un réseau de relations factices, qui ne sont pas dans la nature, mais qui fondent la science même. Ébloui par le pouvoir de la chimie de «former de toutes pièces et métamorphoser les uns dans les autres les êtres dont elle s’occupe», Berthelot valorise les données empiriques et ce qu’il appelle la «science positive», contre les prétentions de la «science spéculative [...] constructions imaginées par l’esprit humain pour se représenter les choses». Il borne la science par des barrières dogmatiques qu’il lui arrivera pourtant de franchir. Il se défie des «symbolismes abrégés» et des formules qui ne «fournissent qu’une idée incomplète et mutilée» de la constitution des corps. Or cet ennemi des hypothèses hasardées récuse la légitimité des représentations au nom d’une imagination de l’énergétique intime de la matière qu’il n’était pas en mesure de valider: ce qu’il reproche aux formules, c’est de ne figurer qu’un «état statique» et non «dynamique» des corps; incapables dès lors d’exprimer «les relations qui existent entre les mouvements des particules primitives et les mouvements des particules complexes qui en résultent». Ainsi, son exigence d’un modèle impossible le prive de l’instrument fécond qui permettra le développement de la chimie structurale.

La méfiance de Berthelot à l’égard des représentations symboliques est directement liée à son refus de la théorie atomique dont Wurtz se faisait l’apôtre en France. Dans une controverse (1877), il taxe de «conception mystique [...] la combinaison d’un atome avec lui-même». Vers 1890 seulement, il cédera au consensus des chimistes et adoptera les nouvelles notations, cessant de s’isoler dans une chimie organique à lui. Mais, auparavant, il avait employé sa grande autorité à préserver les écoles des idées modernes. Grâce à quoi la pédagogie de la chimie élémentaire demeurera longtemps en France engagée dans le système abstrait des équivalents.

Savant et politicien

Fils d’un médecin peu fortuné, le jeune Berthelot, bon élève, sera lauré au concours général de philosophie de 1846. Il se lie, étudiant, avec le jeune Renan; en 1851, on le trouve préparateur de Balard au Collège de France. Docteur ès sciences en 1854, il est nommé en 1859 professeur de chimie organique à l’École supérieure de pharmacie, qui était alors le principal centre d’enseignement de la chimie. Malgré l’opposition de Pasteur, il obtient en 1865 la création d’une chaire de chimie organique au Collège de France. Entouré d’élèves dévoués, il exploite sereinement leur travail. Reçu à l’Académie des sciences en 1873, il sera nommé inspecteur général de l’enseignement supérieur en 1876; on lui doit la création des maîtrises de conférence. Sénateur inamovible en 1881, il participe activement à la laïcisation, sera ministre de l’Instruction publique dans le cabinet Goblet, acceptera dix ans plus tard un maroquin aux Affaires étrangères en tirant argument naïf de son habitude des sociétés savantes. En 1901, l’Académie française honore en lui le héraut du scientisme républicain. Le Panthéon le recueille en 1907.

La synthèse organique

Si Berthelot n’est pas le fondateur de la synthèse, il a développé et systématisé en 1860, dans sa Chimie organique fondée sur la synthèse , les essais dispersés ee ses prédécesseurs et leur a donné une forte consistance doctrinale.

Durant la première moitié du siècle, la chimie organique procédait essentiellement par voie analytique. Les chimistes s’appliquaient surtout à isoler des composés purs et à définir, avec leurs propriétés, leur composition élémentaire. Cependant un certain nombre de molécules organiques étaient préparées au laboratoire par décomposition ou transformation d’autres corps. L’acide oxalique avait été produit en 1766 par oxydation du sucre (Bergman et Scheele) et en 1829 par l’action de la potasse caustique sur le bois (Gay-Lussac). L’année précédente, l’urée fut obtenue par pyrolyse du cyanate d’ammonium (Wöhler); puis l’acétone préparée par la distillation sèche des acétates alcalino-terreux (Péligot). Plus élaborées et proprement synthétiques sont les productions de l’alcool par Hennell en 1826 et surtout de l’acide acétique par Kolbe en 1845. Formé à partir d’espèces inorganiques, le produit final était identique à l’acide naturel préparé par distillation du vinaigre. La possibilité de créer artificiellement des corps organiques à partir des éléments était dès lors positivement attestée et venait contredire l’opinion d’anciens chimistes, comme Wallerius et Hermbstädt, pour qui l’art était inapte à imiter et encore moins à répéter les processus de la nature. Caractérisés, selon les termes mêmes de Berthelot, par une «extrême mobilité, leur physionomie particulière, la facilité avec laquelle les forces les plus faibles opèrent leur destruction», les corps organiques ne semblaient pouvoir naître que dans la matière vivante, où, comme Berzelius le notait en 1835, «les éléments paraissent obéir à des lois tout autres que dans la nature inorganique»; on supposait donc dans l’univers organique une force vitale que Gerhardt invoque encore en 1842. Berthelot s’applique à ruiner cette hypothèse: «Bannir la vie de toutes les explications relatives à la chimie organique, [...] c’est ainsi seulement que nous réussirons à constituer une science complète.» Aussi s’efforce-t-il à produire au laboratoire des espèces organiques en usant de procédés analogues à ceux de la synthèse minérale. Avec une habileté consommée, il domine les «forces chimiques» dans maintes synthèses parmi lesquelles il faut retenir celles des corps gras (1854), de l’acide formique et de l’alcool éthylique (1855), de l’éthylène, de l’acétylène (1863), du benzène enfin (1866). Dans ses écrits doctrinaux, il se donne en pourfendeur du vitalisme, créant ainsi une légende «suivant laquelle, au seul nom de Berthelot, les fumées de l’obscurantisme se seraient brusquement dissipées!» Il en fut bien autrement; nombreux étaient les chimistes, avant lui, qui crurent la synthèse possible; le propre de Berthelot fut de soutenir polémiquement la réduction de l’univers de la chimie à un déterminisme commun. Il inclinait aussi, il est vrai, à réduire les phénomènes physiologiques à une causalité purement chimique; cette tendance apparaît dans sa contestation des vues pastoriennes sur les fermentations. Il lui manqua, mais il ne pouvait en être autrement, une conscience exactement informée de la spécificité des processus biochimiques et de leur énergétique propre.

La «mécanique chimique»

Dans son désir d’unifier, dans un même régime théorique, les «cycles de réactions qui permettent de produire à volonté tel type chimique et tel composé déterminé soit naturel, soit artificiel», Berthelot ne pouvait manquer de rechercher un principe universel d’analyse des actions chimiques. Il crut le trouver dans la thermochimie.

Les processus chimiques s’accompagnent généralement d’échanges thermiques plus ou moins intenses. On distingue classiquement les réactions exothermiques des endothermiques, selon qu’elles donnent lieu à un dégagement ou à une absorption de chaleur, compte tenu du travail relatif aux variations de volume. Les mesures thermochimiques sont une application de la calorimétrie ; elles ont atteint aujourd’hui une extrême finesse (microcalorimétrie de Tian et Calvet), à la suite de Berthelot, qui les a développées avec une grande habileté expérimentale; on lui doit, entre autres dispositifs bien connus, une bombe calorimétrique pour la mesure des chaleurs de combustion à volume constant. C’est à partir de 1865 qu’il entreprend les études de thermochimie qui le conduiront à formuler en 1873 son «principe du travail maximal». Lavoisier et Laplace avaient donné le premier énoncé quantitatif touchant à la thermochimie, postulé, il est vrai, sans vérification expérimentale; Henri Hess procède à Pétersbourg aux premières investigations systématiques; en 1840, il stipule comme une loi empirique la constance de la somme des effets thermiques dans le passage entre deux états donnés d’un système chimique, quelles que soient les étapes transitoires. Cet énoncé est une conséquence de la loi de la conservation de l’énergie formulée deux ans plus tard par J. R. Mayer et qui sera précisée en 1847 par Helmholtz. À la suite de Julius Thomsen, qui introduit les considérations précédentes dans l’interprétation des phénomènes thermochimiques, la chaleur de réaction mesure la différence de l’énergie d’un système avant et après la transformation. Ces vues ont conservé leur validité, et elles sont à la base du calcul des chaleurs de réaction dans de nombreux cas de processus organiques qui ne se prêtent pas à des mesures directes. Thomsen a encore noté que la chaleur de combustion des composés organiques est approximativement une grandeur additive de valeurs propres aux atomes et à des éléments structuraux qu’il n’était pas en son pouvoir de définir. Mais en prenant la chaleur de réaction pour une mesure de l’affinité chimique, il en vient à prétendre imprudemment que tout processus purement chimique libère de la chaleur. Publiées en 1854, les idées de Thomsen anticipent sur les thèses de Berthelot, qui, non sans mauvaise foi, récusera la priorité du chimiste danois. «Tout changement chimique accompli sans l’intervention d’une énergie étrangère tend vers la production du corps ou du système de corps qui dégage le plus de chaleur.» Tel est l’énoncé dans lequel Berthelot espérait avoir trouvé une loi fondamentale, et qui ne tardera pas à être vivement contesté. Il excluait la possibilité des décompositions exothermiques reconnues par P. A. Favre; il rendait difficile l’interprétation des réactions réversibles, ce qui ne manque pas de piquant si l’on se rappelle que Berthelot fut le premier chimiste à avoir exactement étudié les réactions d’estérification, que limite le processus inverse d’hydrolyse. Critiqué sans ménagement par Duhem, entre autres, Berthelot tentera de sauver la validité de son énoncé par toutes sortes d’artifices intellectuels, attribuant le déficit calorifique des réactions endothermiques à des actions «purement physiques» connexes des processus «purement chimiques», aboutissant, en fin de compte, à des sommations de grandeurs hétérogènes. Aujourd’hui, le «principe du travail maximal» a perdu presque tout crédit; on a certes reconnu qu’il implique une relation valable au voisinage du zéro thermique absolu, savoir que la chaleur de réaction équivaut à la diminution de l’énergie totale d’un système; mais, hors de cette limite théorique, la seule valeur pratique conservée à ce «principe» est celle d’un critère grossier de prévision dans l’évolution des systèmes chimiques.

Militant du scientisme

Au contraire de son ami Renan, qui prétendait, en 1855, que «le siècle... va vers la médiocrité», Berthelot a toujours affiché un robuste optimisme de scientiste. L’exercice de la puissance humaine sur la nature l’émeut, et, dans la république de la fin du siècle, il répète la plupart des thèmes «positivistes». Il rêve d’une «direction des sociétés humaines par les sciences», assigne pour but à la vie «l’action scientifique dirigée vers notre développement individuel le plus complet», mais, la même année, affirme que «l’importance des individus ira sans cesse en diminuant». Au-delà de ces contradictions apparentes, un anticléricalisme trivial l’anime. Ses prédilections vont à un ordre productif que dominerait sa «conception nouvelle de la raison collective». La science, à ses yeux, procure morale et bonheur: «Le bonheur et le bien-être ne s’acquièrent pas par de vaines paroles... On y parvient surtout par la connaissance exacte des faits, par la conformité de nos actes avec les lois constatées des choses.» Conséquent, il s’attache à élever le potentiel scientifique et technique du pays, et encourage de son mieux l’enseignement moderne. Mais son scientisme sans nuances agaçait, et, quand on lut la première phrase de ses Origines de l’alchimie : «Le monde est aujourd’hui sans mystère», il s’éleva une protestation générale où savants et esthètes se rejoignirent. Paul Bourget avait parlé de la «banqueroute de la science», le thème est repris polémiquement par Brunetière: à l’idéal de solidarité sociale, scientifiquement réglé, du chimiste, il oppose sans peine l’ascension des budgets de guerre, la laideur des banlieues industrielles et la dure condition des mineurs. Les amis de Berthelot le consolèrent en avril 1895 dans un banquet expiatoire.

Il est clair que Berthelot n’avait aucunement besoin de toute sa «philosophie» pour mener ses expériences et construire ses théories. Elle a même incontestablement desservi le savant, lorsqu’elle l’a conduit à s’opposer à l’introduction de la théorie atomique dans l’enseignement français. Quant à son scientisme militant, une critique non apologétique montrerait qu’il enveloppait un désir contradictoire de sauvegarder dans le socialisme espéré des valeurs bourgeoises de notable.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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